LA CIGOGNE DE GUYNEMER  
 
Partie complète d'un chapitre du Trésor des Cathares.
(Afin d'éviter toute polémique, le sujet évoqué ici ne se trouve pas intégralement retranscrit dans le roman )
 
 
 
LE SECRET  DES  HOHENBURG
 
Jeudi, 8 Juin 2006; 20h.37
Château de Hohenburg
Innsbruck - Tirol
(résidence de mon amie Hilde von Hohenburg)
 
Ancienne salle d’armes.
 
Page 247.
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Puis, nous suivons machinalement le grand-père d’Hilde qui se dirige vers le grand salon où nous comptons aller nous poser pour continuer à discuter calmement de tout ça.
Mais là, c’est Hilde qui reprend la parole en demandant à son grand-père l’origine d’un autre objet dont j’avais complètement oublié l’existence depuis ces quelques jours fort bien remplis.
— Papy ! Je voulais te demander aussi, si tu peux raconter à mes amis l’origine de la cigogne qui est accrochée contre le mur, là-bas, dit-elle visiblement sans aucune crainte d’être sévèrement jugée.
 
A ces mots, Kürt von Hohenburg se retourne vers nous avec son éternel sourire narquois et, en s’asseyant à nos côtés autour d’une petite table basse, il nous explique ceci :
— Là aussi, c’est une longue histoire mais ce que je peux déjà vous dire avec certitude, c’est que cette cigogne est celle qui a été découpée dans le côté gauche de l’avion de Georges Guynemer et je vais maintenant vous en donner les explications.
En 1942, j’étais à l’époque dans le nord-est de la France quand mon régiment a été muté dans les Alpes françaises et, plus précisément, dans les départements de Savoie et Haute-Savoie.
Cette partie de la France étant devenue une zone occupée par l’armée allemande, il fallait que la Wehrmacht possède aussi une organisation logistique sur tout ce territoire. J’avais été nommé responsable de cette région réellement magnifique, car il n’y avait pas une stratégie suffisamment maîtrisée dans ce coin reculé et frontalier avec la Suisse.
 
J’avais établi mon quartier général à Annecy dont je garde un souvenir exceptionnel et, là aussi, j’avais avec moi des capitaines que j’avais placés en différents points de cette zone afin qu’ils supervisent et restituent fidèlement les consignes que je donnais.
Il existait à ce moment là, dans un village du nom de Chamonix, un organisme d’état qui avait réquisitionné cinq hôtels pour y héberger les enfants orphelins de guerre, suite aux bombardements, et qui s’appelait "Les centres Guynemer".
La présidente de cette organisation était la soeur du pilote du même nom et la direction des hôtels avait été confiée à un lieutenant français, ancien officier du cadre noir de Saumur, qui avait certaines compétences en gestion et en management, comme on dirait maintenant.
 
Il y avait, dans ce centre, mille cinq cents à deux mille enfants de toutes origines, qu’il fallait bien sûr, occuper toute la journée et surtout nourrir, ce qui n’était sans doute pas une mince affaire.
Le capitaine allemand qui supervisait la région avait, bien entendu, été obligé d’établir un laissez-passer au directeur de ce centre afin de pouvoir aller se ravitailler un peu partout en France, en fonction des possibilités qu’on lui signalait. 
Or, un jour, alors que le lieutenant, directeur du centre en question, rentrait d’Auvergne avec deux camions chargés de diverses victuailles pour les enfants, son convoi a été attaqué par des terroristes non loin des gorges de l’Arly, si mes souvenirs sont bons.
De retour à Chamonix, il est donc allé rendre compte de ses malheurs à mon capitaine afin de trouver une solution pour nourrir ces enfants qui n’avaient plus rien à manger, lequel m’a averti immédiatement de la situation.
J’ai dépêché sur le champ deux camions de notre armée, ainsi qu'une escorte, afin de retourner tout de suite chercher ce qu’il fallait pour ravitailler le centre dans les plus brefs délais.
Et, depuis ce jour, chaque fois qu’il fallait refaire le plein de provisions, j’envoyais un convoi sous bonne garde, et cette organisation a duré ainsi jusqu’à la fin de la guerre, mon successeur ayant continué de même quand je suis parti pour l’Autriche.
Or, en 1954, j’avais décidé de profiter des vacances d’été pour montrer à mon épouse les différents endroits où j’étais venu en France, et nous avons fait ainsi un petit périple qui nous a, bien sûr, conduits jusqu’en Savoie.
Un jour, en fin d’après midi, alors que nous étions dans le village de Megève, nous avions décidé de passer la soirée là, afin de profiter un peu de ce magnifique petit bourg typiquement alpin et nous nous étions mis à la recherche d’un hôtel.
Il va de soi que Megève n’était pas encore la station de sport d’hiver d’aujourd’hui !
 
Après quelques indications prises auprès des gens, nous sommes arrivés un peu en extérieur de la commune, devant un grand chalet qui non seulement faisait hôtel, mais aussi restaurant.
Nous avons stationné notre véhicule sur le parking puis nous nous sommes dirigés vers l’entrée où était mentionné le nom de l’établissement, La colline fleurie.
C’était bien le lieu que l’on nous avait indiqué et, sans plus attendre, nous sommes entrés dans le hall de cet hôtel cossu.
 
Tout d’abord fort mal reçu par une dame qui visiblement a entendu mon accent germanique, j’ai vu ensuite arriver de loin un homme que j’ai immédiatement reconnu comme étant le lieutenant français Henry-Louis de Castel-Gontier. J’avais eu l’occasion de le rencontrer à plusieurs reprises lorsque je me rendais à Chamonix.
Après un court instant de surprise, celui-ci s’est avancé vers nous et, après un baisemain à mon épouse, il m’a serré une main très chaleureuse, accompagnée de quelques mots de bienvenue.
 
Nous avons été invités dans son bureau personnel pour échanger quelques souvenirs à l’écart de la clientèle, puis tout en prenant l’apéritif, nous avons continué à converser gentiment comme si nous nous étions toujours connus.
Le hasard a voulu que, lors de quelques confidences, je me sois rendu compte qu’il était aussi aristocrate, tout comme moi, ce qui explique peut-être les bons rapports et le respect réciproque que nous avons toujours eus l’un envers l’autre, tout en conservant un certain sens de l’honneur.
C’est ainsi qu’il m’a confirmé que, parmi les enfants du centre Guynemer, il y avait plusieurs jeunes issus de familles juives. Je le savais déjà à l’époque et j’avais, bien sûr, toujours fermé les yeux, tout comme le capitaine qui régissait la région de Chamonix.
 
Puis, après nous avoir présenté sa femme et son jeune fils de quatre ans, nous avons continué à parler de ce que nous sommes devenus chacun de notre côté, depuis cette triste période, quand, soudain, mes yeux se sont portés sur un tableau étrange mais qui évoquait quelque chose pour moi, mon père étant auparavant dans l’aviation et très proche du Baron rouge de surcroît.
C’était une cigogne aux couleurs légèrement passées, sur un fond en toile de jute tout aussi abîmé.
Devant mon intérêt, Monsieur de Castel-Gontier m’a expliqué que ce tableau était en réalité un morceau de l’avion de Georges Guynemer.
Celui-ci lui avait été donné par la soeur de l’aviateur, présidente des centres d’hébergement de Chamonix.
Cette dernière avait voulu le remercier des services rendus, non seulement au nom du centre Guynemer mais aussi au nom de toutes les familles dont les enfants avaient pu être sauvés.
 
En terminant ses explications, Henry-Louis de Castel-Gontier se leva soudain, décrocha la cigogne et me dit, en me la tendant, qu’elle me revenait tout autant qu’à lui, étant donné ce que j’avais fait pour ces enfants.
Puis, sur ces mots, il me priait de bien vouloir l’accepter.
Je dois vous avouer que c’est avec beaucoup d’émotion que j’ai reçu ce présent !
Voilà la raison pour laquelle vous pouvez voir trôner ce tableau en bonne place, à côté de la croix noire sur fond rouge du biplan de von Richtofen.
Sentimentalement, cette cigogne est la pièce la plus précieuse de toute ma collection !
Après quelques secondes de silence, le baron von Hohenburg prend congé de nous, visiblement très ému par cette dernière discussion.